A Roland Garros, l’émotion Schiavone !

Le Dimanche 06/06/2010 à 14:02

Dans la chaleur du Central, l’Italienne de 29 ans, dix-septième mondiale, s’est imposée face à sa cadette de 26 ans, l’Australienne Samantha Stosur, n°7 mondiale. Déjouant tous les pronostics, Francesca Schiavone a battu, au cœur et au sens tactique, son adversaire en deux manches accrochées, 6-4 ; 7-6.

Schiavone et Stosur, deux novices en finale de Grand Chelem !

Source : WTA

Il est à peu près 15h quand les deux joueuses rentrent sur le court. Aucune des deux ne porte les stigmates du stress. L’idée de jouer une finale de Grand Chelem en simple pour la première fois de leur carrière n’a visiblement ému aucune des deux protagonistes de cette belle après-midi.

Mais des deux héroïnes de ce drame, l’une avait clairement les faveurs des experts. Car on promettait l’enfer à l’Italienne en raison de la facilité déconcertante avec laquelle Stosur (photo) s’était débarrassée, en demi-finale, de Jelena Jankovic (4ème), 6-1 ; 6-2. L’Australienne avait qui plus est effectué un parcours somptueux en sortant successivement Justine Hénin, autre ex-numéro une mondiale, et Serena Williams, actuelle numéro une mondiale, respectivement en huitièmes puis en quarts de finale. Certes au prix de trois sets à chaque fois, mais il s’agissait tout de même de deux favorites pour le titre final.

De l’autre côté, l’Italienne n’avait rien à perdre. D’ailleurs, elle avait déjà accompli une belle saison 2010 en remportant l’un de ses trois seuls titres sur le circuit WTA en douze ans de carrière. Mais justement, ce n’était pas n’importe quel tournoi ! Il s’agissait de Barcelone… sur terre. Malgré cette belle performance, elle était sortie prématurément à Rome et à Madrid, aux deuxième et troisième tours.

Mais ses exploits, la Milanaise les a surtout accomplis en Fed Cup. Il est important de revenir brièvement sur cette carrière patriotique qu’elle a menée. En effet, dès 2004, Francesca Schiavone remportait ses deux matchs en simple contre les Tchèques avant de voir l’Italie éliminée par la France en demi-finales. En 2005, elle bat l’espoir russe, Dinara Safina mais l’Italie s’incline 4-1 face à la Russie. L’année suivante, c’est l’année de tous les succès puisque l’Italie remporte la Fed Cup. Au passage, Schiavone a battu Amélie Mauresmo (alors n°1 mondiale) et Nathalie Dechy au premier tour…

En 2007, elle bat à nouveau les deux Françaises qui lui sont présentées, Amélie Mauresmo et « Tatie » (Tatiana Golovin) lors des demi-finales. L’Italie est cependant écrasée en finale par la Russie, 4-0. Entre temps, la victoire de 2006 a fait des petites puisque Schiavone remporte son premier titre en simple sur le circuit WTA, à Bad Gastein.

L’année dernière, l’Italienne devient définitivement la bête noire des Françaises en écartant Alizée Cornet lors des quarts de finale où les Transalpines écrasent les Tricolores 5-0… En demi-finales, l’Italie prend sa revanche contre la Russie (4-1) avec, entre autres, deux victoires de Francesca Schiavone dont une contre Svetlana Kuznetsova sur terre battue, la même Russe qui allait remporter Roland Garros cinq semaines plus tard… Pour sa troisième finale de Fed Cup, l’Italienne abrège les souffrances de l’Américaine Mélanie Oudin en deux sets pour une victoire italienne 4-0.

Cette année, Francesca Schiavone va disputer sa quatrième finale de Fed Cup pour essayer de décrocher un troisième titre international avec son pays. Au passage, elle a gagné son unique match en quarts contre l’Ukrainienne Alona Bondarenko ainsi que ses deux matchs en demi-finales, l’un contre Lucie Safarova et l’autre, en doubles. Pour les Américaines qui ont sorti la France, ce sera l’occasion, les 6 et 7 novembre prochains, de tenter de laver l’affront de l’année dernière.

Insister tant sur la Fed Cup permet de comprendre que l’Italienne ne manque pas d’expérience. Au contraire. Elle en connaît même une différente du tennis mondial. Très peu de joueuses se sont construit un tel palmarès avec leur sélection nationale. Cela correspond à l’une des caractéristiques fondamentales de Francesca Schiavone : le cœur.

« Je joue avec le cœur »

C’est par ses mots qu’elle avait commenté sa victoire contre Elena Dementieva en demis dans le studio de Nelson Montfort jeudi dernier. Certes la Russe que je voyais favorite du tournoi s’est blessée aux adducteurs. Mais l’Italienne avait déjà dégagé cette aura dans un premier set où elle n’avait rien lâché face à la puissance de la cinquième mondiale. L’ayant vue évoluer contre Caroline Wozniacki mardi dernier sur le Court Central en quarts de finale, j’avais pu sentir la montée en puissance de cette jeune femme de presque trente ans.

Embrassant le Court central après ses victoires contre la Danoise puis contre la Russe, elle s’était attiré les faveurs du public. Son sourire et son opiniâtreté, ses sauts de cabris et ses baisers avaient littéralement fait fondre le public de la Porte d’Auteuil.

En face pourtant, l’Australienne avait elle aussi conquis le public, à sa manière. Dans un style plus sobre mais avec la même force mentale et le même bel esprit, la septième mondiale avait impressionné toute la quinzaine par la puissance de son coup droit et de sa première balle. Enfin, sa botte secrète, le kick externe au service côté avantage n’était pas pour déplaire aux spécialistes de la terre battue.

Cette finale s’annonçait donc grandiose mais malheureusement trop courte. On craignait en effet une gifle infligée à Schiavone par Stosur, et que le match ne soit remporté en deux petits sets. Que nenni !

Un combat mental qui n’aura duré que deux sets mais quel pied !

Source : WTA

Il y a bien longtemps qu’on n’avait pas vu une finale aussi disputée. Jusqu’à 4-4 dans la première manche, les deux joueuses se sont rendues coup pour coup, ne concédant aucune balle de break. L’Italienne dans un jeu du plus pur style terrien avec quelques montées au filet, l’Australienne avec un fond du court maîtrisé grâce à sa puissance.

Après ces huit premiers jeux, l’Italienne confirmait tout le bien que l’on pensait d’elle en se procurant trois balles de break. Une faute directe de Stosur puis un passing remarquable de puissance et une volée imparable permettaient à Schiavone de s’offrir trois chances de breaker au meilleur moment. L’Australienne effaçait les deux premières avant de craquer et de commettre sa première et sa seule double-faute du match. A 5-4, l’Italienne tremblait à son tour et était menée 0-30 avant de se ressaisir et de pousser son adversaire à l’erreur. A 40-A, l’Italienne élèva son niveau de jeu et Stosur sortit un coup de trop. 6-4 en quarante minutes.

Cette première manche ne s’est pas jouée à grand-chose sinon qu’on a vu malgré tout Stosur un peu timorée et ne pas agresser l’Italienne comme elle l’avait fait contre ses trois précédentes adversaires. Autre signe de la tension ressentie par la septième joueuse mondiale, son taux de première balle qui avoisinait seulement les 50 %.

Dans le deuxième set, après deux jeux, Stosur avait déjà commis trois fautes directes mais elle se fit violence et resta dans son match grâce à son engagement. Mais à 1-1, Schiavone obtint deux balles de break. L’Australienne serra alors le jeu tandis que les risques pris en retour par l’Italienne ne furent pas récompensés. Stosur s’en sortit miraculeusement et ce jeu fut un véritable déclic. Déclic pour elle puisqu’elle se mit à y croire. Déclic inversé pour Schiavone qui sembla accuser le coup mentalement et physiquement. Entre peur de gagner et débauche d’énergie pour remporter le premier set, l’Italienne effectua une sortie de route et quitta donc son match. Concédant son service avant que Stosur ne gagne le sien blanc, elle était désormais menée 4-1. On crut alors Schiavone embarquée dans un troisième set qui pouvait lui être fatal.

Il n’en fut rien. Malgré cette belle avance, Stosur se relâcha à nouveau et n’agressa pas suffisamment Schiavone sur son jeu de services. Nonchalante, elle laissa la 17ème mondiale revenir à 4-2. Il n’en fallait pas plus à l’Italienne pour trouver un second souffle et elle se procura trois balles de break dans la foulée. La première fut effacée d’un ace mais la seconde fut bonifiée. L’Italienne revint à 4-3.

Stosur retomba alors dans ses travers. Servant moins bien, frappant moins fort et de plus en plus gênée par les variations de longueur de Schiavone, l’Australienne vit l’Italienne égaliser à quatre partout. Après quoi, aucune des deux ne voulut rien céder jusqu’à 6-6. Aucune balle de break ne fut concédée par les joueuses qui se lancèrent dans un tie-break où l’agressivité de Schiavone fit finalement la différence. Menant 3-2, elle vint chercher le mini-break au filet d’une volée magnifique. Un coup droit splendide et une volée amortie plus tard, l’Italienne avait fait le trou et menait 6-2. Elle ne flanchait pas et provoquait une ultime faute directe de la part de Stosur (la treizième du set pour l’Australienne).

Francesca Schiavone remportait en 1h38 de match le titre le plus prestigieux de sa carrière, un des quatre Grands Chelems. En prime, elle sera lundi dans le top 10 pour la première fois de sa vie…

De son côté, Samantha Stosur disputait à 26 ans sa première finale de Grand Chelem en simples (en doubles, elle avait déjà remporté l’US Open en 2005 et Roland Garros en 2006). Majestueusement fair-play, elle félicita son adversaire dès l’interview d’après-match et durant le speach officiel de la remise des trophées.

Schiavone a gagné comme les nouveaux terriens : mental, défense, agressivité

Source : Lequipe.fr

Mais alors que s’est-il passé pour que l’Italienne déjoue tous les pronostics des analystes français ? La presse étrangère avait certes émis un avis différent, croyant en les chances de Schiavone. Néanmoins, on pouvait légitimement craindre pour la Milanaise puisque Stosur avait sorti trois ex-numéro unes mondiales.

Le premier élément déterminant de cette rencontre fut indiscutablement la mise en jeu. Servant dans le court trois premières balles sur quatre, l’Italienne a empêché son adversaire de se procurer la moindre balle de break dans la première manche. A l’inverse, Samantha Stosur a quant à elle ressenti une forte pression à l’idée de jouer une finale. Elle n’a passé qu’une première balle sur deux or, à 93 % de points gagnés derrière sa première, il est évident qu’il s’agissait de son arme majeure. Dans la seconde manche, la tendance s’est inversée et les joueuses se sont échangées leurs statistiques.

Mais alors comment comprendre que Schiavone ait si bien tenu le choc du fond du court ? Il y a plusieurs éléments d’explication. Le premier, c’est que Schiavone a beaucoup couru durant la partie pour bien se positionner et toujours repousser efficacement les frappes lourdes à plat de Stosur. Finalement, elle n’a été gênée que lorsque l’Australienne bombait son lift sur son revers, quitte à concéder de la puissance. En effet, le revers à une main pratiqué par l’Italienne rend difficile à maîtriser un lift spécialement bombé (comme le fait Nadal sur le revers de Federer) ou bien les frappes très plates et très rabattues (comme Söderling sur ce même revers de Federer).

Mais au-delà de cette tactique que n’a pas suffisamment adopté Stosur, c’est la défense de Schiavone qu’il faut mettre en lumière. Une défense singulière, celle de cette nouvelle espèce de terriens : la défense-contre-attaque. A plusieurs reprises, on a pu observer que Schiavone défendait bien du fond du court, créant au fur et à mesure le décalage avant de conclure au filet (quatorze points gagnés sur les quinze montées à la volée de l’Italienne) ou sur une variation de longueur.

Cette variation de longueur fut d’ailleurs, avec la défense, l’autre clef de la réussite de Schiavone. S’accrochant à distiller des balles courtes croisées, puis profondes, puis des slices très courts, elle a complètement fait déjouer Stosur qui apprécie de jouer en rythme du fond du court, un peu à la manière d’un Del Potro ou d’un Söderling chez les hommes.

Enfin, la tension de jouer une finale fut clairement moins forte chez l’Italienne de par l’exceptionnel groupe qui l’entoure. Ses ami(e)s, sa famille, son entraîneur, son préparateur physique mais aussi son capitaine de Fed Cup, Corrado Barazzutti. En somme, tout ceci fait de cette joueuse, une tenniswoman complètement atypique. Avant Roland Garros cette année, elle ne s’était fait un nom qu’à travers ses finales de Fed Cup (2006, 2007, 2009). De plus, elle est entourée d’un clan de quatre-cinq personnes en permanence, on est donc loin des éternels duos joueur(se)/entraîneur que le tennis produit d’habitude. Elle a gagné au courage, au mental (et l’on insistait sur l’importance de cette faculté pour remporter Roland Garros en milieu de semaine) et au sens tactique puisqu’elle a fait déjouer deux joueuses très puissances, en demi et en finale. Enfin, ce n’est pas une grande bimbo blonde mais une petite femme ramassée (1m66), brune, aux jambes fines et au biceps dont la musculature est sèche. Son visage n’est pas éblouissant de beauté, il est bien plus que cela, il transmet l’émotion et la joie de vivre ! C’est donc une immense championne qui a gagné Roland Garros et qui, par là-même, a donné une jolie couleur à un tennis féminin en manque très clair de jeunes femmes charismatiques.

Et je me permets, pour l’occasion, de me risquer à lui adresser quelques mots dans la langue de Machiavel, ceci pour la remercie des larmes qu’elle a fait coulées chez moi : « Grazie mille per tutti Francesca ! Grazie ! ».

Roland Richard
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